Tasuta

Les mystères du peuple, Tome IV

Tekst
iOSAndroidWindows Phone
Kuhu peaksime rakenduse lingi saatma?
Ärge sulgege akent, kuni olete sisestanud mobiilseadmesse saadetud koodi
Proovi uuestiLink saadetud

Autoriõiguse omaniku taotlusel ei saa seda raamatut failina alla laadida.

Sellegipoolest saate seda raamatut lugeda meie mobiilirakendusest (isegi ilma internetiühenduseta) ja LitResi veebielehel.

Märgi loetuks
Šrift:Väiksem АаSuurem Aa

Loysik était si généralement vénéré, la communauté si heureuse, que les prêtres étrangers ne parvinrent pas à troubler ce bon accord; puis enfin Loysik possédait le sol et les bâtiments du monastère en vertu d'une charte authentique concédée par Clotaire. Les prélats de Châlons se voyaient forcés, malgré leur habitude d'envahissement, de respecter les droits de Loysik, tâchant d'arriver à leurs fins par des moyens astucieux.

C'était donc fête, ce jour-là, dans la colonie et dans la communauté de Charolles. Les moines laboureurs songeaient à recevoir de leur mieux leurs amis de la vallée qui venaient, selon l'usage adopté depuis un demi-siècle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine laboureur. Une fois seulement chaque année était enfreinte la règle qui, librement consentie par la communauté, interdisait aux femmes l'entrée du monastère. Les moines préparaient donc de longues tables partout où elles pouvaient tenir: dans le réfectoire, dans les salles où ils travaillaient à différents métiers manuels, sous les galeries couvertes dont était entourée la cour intérieure, et jusque dans cette cour elle-même, abritée, pour cette solennité, au moyen de pièces de lin tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastère?.. Oui, là avaient été déposées les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la communauté. Or, de cette mesure conseillée par Loysik, moines, laboureurs et colons s'étaient bien trouvés lors de l'attaque de la vallée par les troupes de Chram… Quoiqu'une pareille occurrence ne se fût point renouvelée depuis, l'arsenal avait été soigneusement entretenu et augmenté. Deux fois par mois, dans le village ainsi que dans la communauté, l'on s'exerçait au maniement des armes, exercice salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences, disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous côtés; sur ces tables, ils plaçaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin généreux de leur vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs étables, fruits et légumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs ruches. Cette abondance, ils la devaient à leur rude labeur quotidien; ils en jouissaient, quoi de plus légitime? et c'était encore une légitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer à leurs vieux amis de la vallée qu'ils étaient non moins qu'eux bons laboureurs, fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu'à l'un de ces anniversaires où les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans l'intérieur du monastère, quelque moine laboureur, s'apercevant à l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'était trop prématurément épris de l'austère liberté du célibat, ouvrait son coeur à Loysik; celui-ci exigeait trois mois de réflexion de la part du frère, et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientôt Loysik, appuyé sur son bâton, gagner le village; là, il s'entretenait avec les parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque toujours, quelques mois après, la colonie comptait un ménage de plus, la communauté un frère de moins, et Loysik de dire, en manière de moralité: «Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux éternels.»

Les préparatifs de réception étaient depuis longtemps achevés dans l'intérieur du monastère, le soleil se couchait lorsque les moines laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entière arrivait. En tête de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et l'évêchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la vallée; quelques vieux Vagres, un peu moins âgés, viennent ensuite; puis les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette Vagrerie jadis si désordonnée, si redoutable.

Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir, avancé à la porte de l'enceinte du monastère; il porte, de même que tous les frères de la communauté, une robe de grosse laine brune, assujettie aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu complétement chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa taille est encore droite, sa démarche alerte, quoiqu'il ait quatre-vingts ans passés; ses mains vénérables sont seulement agitées d'un léger tremblement. La foule s'arrête, Ronan s'approche et dit:

–Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres déterminés t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu à nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prêché les mâles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis à même de pratiquer ces vertus en offrant à notre troupe la libre jouissance de cette vallée… Un an après, il y a cinquante ans de cela, notre colonie naissante fêtait le premier anniversaire de son établissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix: éternelle reconnaissance et amitié à Loysik!

–Oui, oui, – cria la foule, – reconnaissance éternelle à Loysik, notre ami, notre bon père!..

Le vieux moine laboureur fut très-ému; de douces larmes coulèrent de ses yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand silence:

–Mes amis, mes frères, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos pères, ma joie est grande en ce jour… Les fondateurs de cette colonie, après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se montrant hommes de labeur, de paix et de famille… Un heureux hasard a voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir, nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non, non… Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: Les fers des esclaves doivent être brisés! Et en attendant le jour encore lointain de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres familles… Il nous reste des terres à leur distribuer… En attendant que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier, hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes… Tenez, les voilà… Aimez-les comme nous nous aimons entre nous… Ce sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions il y a cinquante ans!

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles, hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!.. Ce que c'est pourtant que la faveur!..

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire, partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves. Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les évêques les vendant toujours deux fois plus cher que les autres, pour ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole, Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons, le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.

Après la distribution des nouveaux affranchis aux habitants de la vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table. Quel festin!..

–Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là, – dit Ronan. – Est-ce vrai, vieux Veneur?..

–Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des gorges d'Allange?

–Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel et en descendit très-promptement.

–Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari l'évêque?

–Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

–Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su que nous étions frères.

 

–Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk, parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:

–Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?

–Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.

–Comment cela?

–Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de garde à la logette de l'embarcadère du bac…

–Oui.

–Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser nos frères jouir de la fête.

–Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!

La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras, servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie. Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière, fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.

–Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

–Rien…

–Voilà pourtant la lune déjà haute… il doit être près de minuit, et personne ne paraît…

–Ne perdons pas espoir… le retard n'est pas encore considérable.

–S'ils nous manquaient de parole, ce serait désolant; nous ne trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'être, comme ce soir, chargés de la garde du bac, grâce à l'orgie de cette nuit.

–Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est nécessaire de surprendre les moines.

–Et pourtant personne encore…

–Écoute… écoute…

–Tu entends quelque chose?

–Je me suis trompé… c'est le bruissement de la rivière sur les cailloux du rivage.

–L'évêque de Châlons, notre protecteur, aura renoncé à son projet.

–Impossible… il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.

–La reine Brunehaut aura peut-être craint de se mêler de cette affaire ecclésiastique.

–Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?.. elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?..

–Écoute… écoute… cette fois je ne me trompe pas… Vois-tu là-bas, sur l'autre rive, ces points brillants?

–Oui… c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.

–Ce sont eux! ce sont eux!.. Entends-tu ces trois appels de trompe?

–C'est le signal convenu… vite, vite… détachons le bac et passons à l'autre bord…

Les amarres du bac sont détachées et il est manoeuvré par Placide et Félibien, au moyen de longues perches; il touche à l'autre rive… Là, monté sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vêtu d'une robe noire: sa figure est impérieuse et dure; à côté de lui est un chef frank à cheval, escorté d'une vingtaine de cavaliers revêtus d'armures de fer: un chariot rempli de bagage, traîné par quatre boeufs et suivi de plusieurs esclaves à pieds, arrive aussi sur la rive.

–Vénérable archidiacre, – dit Placide à l'homme à la robe noire, – nous commencions à désespérer de votre venue; mais vous arrivez encore à temps… l'orgie, à cette heure, doit être complète; toute la colonie, hommes, femmes, jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui provoque ces horreurs sacriléges!

–Ces horreurs vont avoir leur terme et leur châtiment, mes fils. Mais, dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers et le chariot qui porte mes bagages?

–Vénérable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au moins trois ou quatre voyages.

–Gondowald, – dit l'archidiacre au chef frank, – si nous laissions provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous nous rendrions tout d'abord au monastère; vos cavaliers nous accompagneraient à pied.

–Qu'ils soient à pied ou à cheval, ils suffiront à assurer l'exécution des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et à housser du manche de nos lances ces moines et cette plèbe rustique si elle bronche…

–Vénérable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les moines et les habitants de la vallée, nous estimons qu'en cas de rébellion de leur part aux ordres de notre saint évêque de Châlons, vingt guerriers… c'est fort peu.

Gondowald toisa le prêtre d'un regard dédaigneux, et ne répondit même pas à l'observation.

–Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes raisons pour cela, – reprit l'archidiacre d'un air hautain. – Nous voici tous embarqués… maintenant, au large le bac!

Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée, l'archidiacre, Gondowald, chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqués, cuirassés, armés de lances et d'épées; ils portaient en sautoir leurs boucliers peints et dorés.

–Y a-t-il un long trajet d'ici au monastère? – demanda l'archidiacre en posant le pied sur le rivage.

–Non, mon père… il y a tout au plus pour une demi-heure de route.

–Marchez devant, mes chers fils… nous vous suivons.

–Ah! mon père! les impies de cette communauté ignorent à cette heure que le châtiment du ciel est suspendu sur leur tête!

–Hâtez le pas, mes fils… bientôt justice sera faite…

–Hermanfred, – dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des hommes de sa troupe, – as-tu le trousseau de cordes et les menottes de fer?

–Oui, seigneur Gondowald.

Au monastère, le festin continuait: partout régnait une douce cordialité. À la table où se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur famille, l'entretien continuait, vif, animé; l'on parlait en ce moment des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient ces sinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souvent frissonnante, que souvent l'on éprouve à la veillée, lorsqu'au coin d'un foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire épouvantable: heureux, humble et ignoré, l'on est certain de ne jamais être jeté au milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait frémir, pourtant l'on craint et l'on désire à la fois la continuation du récit.

–Tenez, – disait Ronan, – afin de démêler ce chaos sanglant, puisque nous parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, après avoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?

–Oui, mon père, – reprit Grégor, – puisque nous sommes en l'année 613.

–Ce Clotaire avait laissé quatre fils: Charibert régnait à Paris, Gontran était roi d'Orléans et de Bourges; Sigebert, roi d'Ostrasie, résidait à Metz, et Chilpérik, roi de Neustrie, occupait la demeure royale de Soissons, puisque nos conquérants ont appelé Neustrie et Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.

–Chilpérik? – reprit le fils de Ronan, – Chilpérik, ce Néron de la Gaule, qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses édits: «Que celui qui n'obéirait pas à cette loi ait les YEUX ARRACHÉS!»

–C'est seulement de celui-là seul et de son frère Sigebert que nous nous occupons… Laissons de côté ses deux autres frères, Charibert et Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en 593; ils se sont montrés les dignes descendants de Clovis, mais il ne s'agit pas d'eux dans ce récit.

–Mon père, l'effrayante histoire qui nous intéresse est celle de Brunehaut et de Frédégonde, puisque ces deux noms, désormais inséparables, sont accolés dans le sang…

–J'arrive à l'histoire de ces deux monstres et de leurs époux Chilpérik et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la Gaule, leurs louveteaux… Donc, ce Chilpérik, quoique marié à Andowère, avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beauté éblouissante, et douée, dit-on, d'un charme de séduction irrésistible; elle se nommait Frédégonde… Il en devint si épris, que pour jouir plus librement encore de la possession de cette esclave, il répudia sa femme Andowère, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientôt las de Frédégonde, il fut jaloux d'imiter son frère: Sigebert, qui s'était marié à une princesse de sang royal, nommée Brunehaut, fille d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aïeux avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilpérik demanda donc et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nommée Galeswinthe… L'on ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette jeune princesse, et la bonté de son coeur égalait l'angélique douceur de ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule épouser Chilpérik, la malheureuse créature eut des pressentiments de mort… ces pressentiments ne la trompaient pas… Après six ans de mariage, elle était étranglée dans son lit par son époux ChilpérikD.

–Comme Wisigarde, quatrième femme de Neroweg, avait été étranglée par ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne… Rois et seigneurs franks ont les mêmes moeurs… c'est de race…

–Infortunée Galeswinthe!.. Et pourquoi tant de férocité de la part de son mari Chilpérik?

–Un moment apaisée, la passion de Chilpérik pour son esclave Frédégonde s'était réveillée plus ardente que jamais, et il avait étranglé sa femme afin d'épouser sa concubine… Voici donc Frédégonde mariée à Chilpérik après le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la Gaule. Il est d'étranges contrastes dans les familles: Galeswinthe était un ange, Brunehaut, sa soeur, mariée à Sigebert, était une créature infernale; d'une rare beauté, d'un caractère de fer, vindicative jusqu'à la férocité, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui eût été du génie, si elle n'eût appliqué ses facultés extraordinaires aux forfaits les plus inouïs… Brunehaut devait épouvanter le monde… D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, étranglée par Chilpérik à l'instigation de Frédégonde… Alors, entre ces deux femmes, mortelles ennemies, et dont chacune régnait avec son mari sur une partie de la Gaule, commença une lutte effrayante: le poison, le poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des pères contre les fils, des frères contre des frères; tels furent les moyens qu'elles employèrent l'une contre l'autre. Les populations gauloises n'échappèrent pas à cette rage de destruction: toutes les provinces soumises à Sigebert et à Brunehaut furent impitoyablement ravagées par Chilpérik, et les possessions de celui-ci furent à leur tour dévastées par Sigebert. Ces deux frères, ainsi poussés par la furie de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour où ils furent tous deux assassinés.

–Ah! si le sang gaulois n'avait coulé à torrents, si ces désastres affreux n'avaient écrasé de nouveau notre malheureux pays, je verrais un châtiment céleste dans la lutte de ces deux femmes, décimant ainsi les familles où elles sont entrées, – dit Loysik; – mais, hélas! que de maux, que de misères atroces ces haines royales font peser sur les peuples…

–Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs vengeances?

–Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mêmes par le poison, elles les faisaient accomplir par le poignard… Frédégonde, dont la dépravation dépassait celle de la Messaline antique, s'entourait de jeunes pages; elle les enivrait de voluptés terribles, troublait leur raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientôt dans une sorte de frénésie, et elle les lançait alors sur les victimes qu'ils devaient frapper… C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert, mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert… C'est ainsi, dit-on, qu'elle a fait tuer, à coups de couteau, son mari Chilpérik…

 

–Quoi! Frédégonde n'épargna pas même son époux?

–Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut… les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intérêt à le commettre: par la mort de Chilpérik, Brunehaut vengeait sa soeur Galeswinthe, étranglée par ce roi; Frédégonde, en le faisant assassiner, se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des innombrables adultères de cette Messaline, tirée de l'esclavage pour monter au trône…

–Et elle? mon père, a-t-elle subi la peine due à tant de forfaits?

–La reine Frédégonde est morte paisiblement dans son lit en 597, âgée de cinquante-cinq ans, bénie et enterrée par les prêtres dans la basilique de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, après avoir commis des crimes sans nombre… Du reste, Frédégonde a longtemps et heureusement et habilement régné, comme disent les infâmes et dévots panégyristes de ces monstres couronnés… Oui, à sa mort elle a laissé à son fils Clotaire le jeune son royaume intact, et les bénédictions du clergé l'ont accompagnée dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle était, pour les prêtres, prodigue du bien d'autrui.

Un frémissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce récit; ces moeurs royales contrastaient d'une manière si effrayante avec les moeurs des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre raconter quelque songe épouvantable éclos dans le délire de la fièvre.

Grégor reprit:

–Ce Clotaire le jeune, fils de Frédégonde et de Chilpérik, se trouve être ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et l'arrière-petit-fils de Clovis?

–Oui… et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes enfants, quelle ère de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mère Frédégonde lui a légué l'implacable haine dont elle poursuivait Brunehaut… et ce duel à mort va continuer entre celle-ci et le fils de sa mortelle ennemie…

–Hélas! que de désastres vont encore déchirer la Gaule durant cette lutte sanglante…

–Oh! elle sera terrible… terrible… car les crimes de Frédégonde pâlissent auprès de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui, à nous, habitants de la Bourgogne.

–Mon père, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frédégonde?

–Ronan, – dit Odille en portant ses deux mains à son front, – ce chaos de meurtres, accomplis dans une même famille, donne le vertige… L'esprit se trouble et se lasse à suivre le fil sanglant qui seul peut vous conduire au milieu de ce dédale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans quel temps nous vivons!.. Que verront donc nos enfants?

–À moins que les démons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je vous l'ai dit, les crimes de Frédégonde ne sont rien auprès de ceux de Brunehaut… Et si vous saviez ce qui se passe à cette heure dans le splendide château de Châlons-sur-Saône, où cette vieille reine, fille, femme et mère de rois, tient en sa dépendance ses arrière-petits-enfants… Mais non… je n'ose… mes lèvres se refusent à raconter ces choses sans nom.

–Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le château de la reine Brunehaut des horreurs qui dépassent les bornes de l'imagination humaine, – reprit Loysik en frémissant; puis s'adressant à Ronan: – Mon frère, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanité tout entière, n'achève pas…

–C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'épouvantable à penser que la reine Brunehaut est une créature de Dieu comme nous, et que comme nous… elle appartient à l'espèce humaine…

–Frère Loysik, frère Loysik, – accourut dire un des moines laboureurs, – on a frappé à la porte extérieure du monastère… une voix m'a répondu que c'était un message de l'évêque de Châlons et de la reine Brunehaut.

Ce nom, en un pareil moment, causa un profond étonnement et une sorte de crainte vague.

–Un message de l'évêque et de la reine? – reprit Loysik en se levant et se dirigeant vers la porte extérieure du monastère, – cela est étrange! Le bac est amarré chaque soir de ce côté-ci de la rive, et les veilleurs ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivière durant la nuit; sans doute ce messager aura pris une barque à Noisan pour remonter la rivière.

En parlant ainsi, le supérieur de la communauté s'était approché de la porte massive et verrouillée en dedans; plusieurs moines, portant des flambeaux, suivaient le supérieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre de colons et de frères accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, éclairés par la lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrière eux étaient rangés en haie les hommes de guerre, casqués, cuirassés, boucliers au bras, lance à la main, épée au côté.

–Il y a là une trahison, – dit à demi-voix Loysik, se retournant vers Ronan; puis s'adressant à l'un des moines: – Qui donc, cette nuit, est de guet à la logette du bac?

–Nos deux prêtres… Ils ont offert à nos frères de les remplacer pour cette nuit de fête.

–Je devine tout, – répondit Loysik avec amertume; – puis s'adressant à l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'était arrêté au seuil de la grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au guerrier et au prêtre:

–Qui êtes-vous? que voulez-vous?

–Je me nomme Salvien, archidiacre de l'église de Châlons et neveu du vénérable Sidoine, évêque de ce diocèse… Je t'apporte les ordres de ton chef spirituel.

–Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine Brunehaut, je suis chargé par elle de prêter mon aide et celle de mes hommes à l'envoyé de l'évêque.

–Voici une lettre de mon oncle, – reprit l'archidiacre en présentant ce parchemin à Loysik. – Prends-en connaissance à l'instant.

–Mes yeux sont affaiblis par les années, un de nos frères va faire tout haut cette lecture pour moi.

–Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrètes, – dit l'archidiacre; – je t'engage à la faire lire à voix basse.

–Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres… Lis tout haut, mon frère.

Et Loysik remit la missive à l'un des membres de la communauté, qui exécuta l'ordre de son supérieur.

Cette lettre portait en substance que Sidoine, évêque de Châlons, instituait l'archidiacre Salvien comme abbé du monastère de Charolles, voulant ainsi mettre terme aux scandales et énormités qui depuis tant d'années affligeaient la chrétienté par l'exemple de cette communauté; elle devrait être à l'avenir rigoureusement soumise à la règle de saint Benoît, ainsi que l'étaient alors presque tous les monastères de la Gaule. Les moines laïques qui mériteraient cette faveur par leur vertu et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abbé obtiendraient la faveur toute chrétienne d'entrer dans la cléricature et de devenir moines de l'Église romaine. De plus, en vertu du canon 7 du concile d'Orléans, tenu deux années auparavant (l'année 611), qui ordonnait que «les domaines, terres, vignes, esclaves, pécules qui seraient donnés aux paroisses demeurassent en la puissance de l'évêque,» tous les biens du monastère et de la colonie formant, à bien dire, la paroisse de Charolles, devaient, à l'avenir, demeurer en la puissance de l'évêque de Châlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien à la direction de ces biens. Le prélat terminait la missive en ordonnant à son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cité de Châlons pour y entendre le blâme de son évêque et père spirituel, et y subir humblement la pénitence ou châtiment qu'il pourrait lui infliger. Enfin, comme il se pouvait faire que le frère Loysik, par une suggestion diabolique, commît l'énormité de mépriser les ordres de son père spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, était chargé par cette illustrissime et excellentissime princesse de faire exécuter, au besoin, par la force, les ordres de l'évêque de Châlons.